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samedi 28 mai 2011

tree of life de terrence malick



Dans les cinéastes de génie, on compte le très rare et discret Terrence Malick. Génie non pas parce que son film a gagné la Palme d'Or tant convoitée annuellement, mais parce que le réalisateur est capable de créer un univers visuel entraînant, envoûtant dont il est difficile de sortir sans être émerveillé ou mélancolique. Les histoires que la caméra de Malick content ont un goût universel, parlent de la condition (naturelle) de l'homme, vers où ses actes le mènent et le déroutent, et enfin, sur la Nature, celle avec un grand n.
Tree of Life est l'aboutissement de trente ans de recherches, d'idées, de travail, d'une succession d'acteurs et cela se constate par la profondeur de son histoire.

De quoi parle Tree of Life? De multiples choses, comme de l'enfance, la perte d'innocence, les conflits avec le père qui sont une empreinte du complexe d'Oedipe, l'ombre de la mort, l'appréhension de la maladie, la difficulté d'être, d'évoluer.
Nous suivons Jack, nourrisson, enfant, adulte, en pleine tourmente, dans le doute, la peur, la colère, la découverte, mais également ses parents, le rapport qu'il entretient avec eux, l'intériorisation des phénomènes qu'il observe et qui le troublent, et enfin, ses liens avec ses frères.
Comme la presse l'a déjà dit, une scène plus ou moins longue du film a un air de famille avec 2001 : A Space Odyssey de Kubrick, puisqu'elle présente l'évolution de l'univers, du big-bang jusqu'aux dinosaures. Cette scène intervient logiquement dans le film, puisqu'elle suit la question de « d'où viens-tu? » que la voix-off pose à ce qu'on peut supposer être Dieu, ou la Nature, l'Univers, qui peuvent également être élevés au stade de divinité et de source de la vie.

Tout au long du film, la voix-off s'adresse à un Tu, un You, dont on ne sait pas grand-chose même si on présage assez facilement son caractère céleste, universel. Les religieux répondront qu'il s'agit de Dieu, le Dieu bienveillant qui a fait la nature et l'homme à son image*. Les athées, agnostiques, ou autres, eux, verront la divinité dans la Nature, dans l'Univers, qui nous a donné naissance.
Cette dernière interprétation est encore plus alléchante de part le fait que Malick a appelé son film « Tree of Life » (l'Arbre de (la) Vie en français), qui peut s'expliquer comme un clin d'oeil au fait que la vie provient des arbres, de la terre et non pas (directement) du ciel.
Néanmoins, Malick n'a pas envie de prendre position sur la question de l'existence du divin : il filme comme à son habitude la Nature avec grâce, réalisme, poésie, et suggère par ses plans que l'eau est aussi porteuse de divinité et d'universel que le ciel.
L'eau est d'ailleurs un symbole très important dans cette oeuvre puisqu'elle annonce la naissance (nous quittons l'eau pour naître), la mort (nous pouvons mourir dans l'eau), la purification (autre allégorie biblique : se laver les pieds), l'au-delà (vers lequel nous tendons).

Tree of Life est un film de Terrence Malick dans les règles de l'art : plans magnifiques qui confèrent une saveur particulière à l'histoire, personnages ni blancs ni noirs dans leur psychologie, scènes jamais prévisibles puisque Malick surprend fréquemment par ses choix de mise en scène et de scénario, et explosion de la beauté de la Nature. Un film de Malick c'est une déclaration d'amour à chaque arbre, chaque ruisseau, chaque goutte de pluie, chaque instant de vérité, de transcendance. Dans Tree of Life, la splendeur de la Vie gifle les rétines, subjugue et emprisonne dans l'émerveillement – ou parfois la tristesse- ceux qui regardent. Jessica Chastain, qui interprète la mère de Jack, est particulièrement mise en valeur : son sourire, son corps, sa présence étincelle, brille, est en parfaite osmose avec la beauté du Monde. Elle représente la mère Nature, celle qui attend, qui console, qui réconforte, qui adoucit les coeurs. Ce personnage est d'autant plus important qu'il contraste avec celui de Brad Pitt.

Dans une interview, Brad Pitt déclarait que Tree of Life est construit comme une succession de « moments captés », que Terrence Malick cherche, lorsqu'il est en tournage, à « saisir des instants ». Cette démarche singulière -puisque très spontanée- se ressent dans les scènes de Jack nourrisson et enfant en bas âge : à aucun instant, on a l'impression de regarder un film, c'est comme si on était devant la scène en vrai, sans les écrans, les caméras. Ces scènes, par exemple, sont des moments criants de vérité, de transcendance, au-delà du jeu et la comédie : ce sont des séquences de vie, de vraie vie. Terrence Malick s'amuse pendant deux heures à nous perdre, à nous provoquer intérieurement : est-ce du cinéma ou est-ce vrai? Qu'est-ce que le cinéma? Qu'est-ce que la vérité?
L'autre exploit de Malick, c'est de faire ressentir. Chaque goutte de sang. Chaque larme. Chaque éclat qui se propage intérieurement. Un film de Terrence Malick, ça se vit, ça se ressent.
Le jeu des acteurs est parfait, réaliste. On y croit complètement. Brad Pitt est un père de famille décevant, un homme instable, incapable de « montrer l'exemple » puisqu'il fait tout ce qu'il interdit à ses fils. Jessica Chastain est le vent caressant, la pluie douce et mélancolique, l'odeur d'une fleur, la douceur printanière, la grâce incarnée. Elle est la Mère du monde, celle qui le tient tendrement dans ses bras. Sean Penn joue furtivement (parce qu'on ne le voit presque pas, la plupart de ses scènes ont été coupées au montage) avec toute la gravité dont il peut faire preuve : son personnage erre dans l'absurdité du monde, des grandes villes, à la recherche de lui-même, du monde, de la compréhension d'une tragédie familiale. Les enfants sont émouvants, entre rires, insouciance, indignation vis-à-vis de leur père et amour fou envers leur mère. Hunter Mc Cracken est spectaculaire dans son rôle de Jack, enfant.

Les films de Terrence Malick ne sont pas pour tout le monde. Les spectateurs « lambda » diront que c'est un cinéma ennuyant, long, lent, chiant, et les initiés ou amoureux de Malick répondront qu'ils trouvent ce qu'ils viennent chercher dans un film du réalisateur : la beauté de ce qui nous entoure, l'introspection, la poésie, la magie d'un cinéaste unique.
Tree of Life est une perle, une réflexion sur la vie, la famille, le sens de la vie. En un peu plus de deux heures, nous sommes transportés dans un autre univers, terriblement réaliste et fantasmé à la fois, où l'apparent silence est lourd, bruyant. Certainement un des films incontournables de l'année à voir sur grand écran pour pleinement profiter de la magnificence du cinéma de Terrence Malick.







*Notons ici que dans sa séquence sur l'évolution, Malick s'arrête aux dinosaures, il ne présente pas l'évolution de l'homme : est-ce un choix artistique ou politique, dans le simple but d'éviter les débats sur la théorie de l'évolution?

mercredi 27 avril 2011

Source Code


Source Code est un des films à suivre de ce premier semestre de l'année 2011. Sous ses airs de méga thriller blockbuster voulant ressembler à Inception ou à d'autres du genre, il déroute, parce que justement, il n'est rien de tout cela. Derrière les « scènes d'actions » - un peu « cheap » -, il cache des messages fort intéressants sur l'humanité, sur ce que nous sommes, vers où nous allons, la place des illusions dans notre vie, et la manière dont nous abordons le caractère absurde de l'existence.
A la tête de Source Code, il y a un réalisateur extraordinaire, un nom pas encore connu du grand public : Duncan Jones (le fils de David Bowie dans la vie de tous les jours). S'il est peu connu, c'est parce que son premier long-métrage, Moon, est resté anonyme en territoire français/belge, sauf pour la sortie DVD. Et pourtant, les anglais et les américains ont pu profiter d'un Sam Rockwell très en forme (du point de vue du jeu d'acteur) et d'une histoire hallucinante. Pour Source Code, la formule est à peu près la même : un acteur principal – Jake Gyllenhaal - qui porte le film sur ses épaules (même s'il est épaulé par une émouvante Vera Farmiga et une charmante Michelle Monaghan) et qui évolue dans un univers absurde, désarticulé, cyclique. Parfait pour faire sombrer le spectateur dans une spirale métaphysique.

L'histoire de Source Code peut se résumer très vite, pour éviter de gâcher le plaisir de ceux qui le verront plus tard : un soldat américain, Colter Stevens, est chargé d'une mission périlleuse : découvrir qui est derrière l'explosion d'un train à Chicago, en revivant, à plusieurs reprises, les huit minutes avant la catastrophe jusqu'à ce qu'un coupable soit trouvé pour éviter qu'il récidive plus tard en faisant exploser Chicago.
Ce court résumé sous-entend qu'il s'agit d'un thriller haletant qui emmènera Jake Gyllenhaal au bout de la peur. En réalité, l'action n'a pas une grande place dans Source Code. Il règne un suspens en permanence puisque la grande question du spectateur demeure « Est-ce que Colter Stevens réussira-t-il à trouver le terroriste? », mais au travers du parcours du combattant, il y a aussi des rencontres, des pistes de réflexion : pourquoi Colter Stevens ne se souvient-il pas de son enrôlement dans cette mission? Pourquoi ne le laisse-t-on pas parler à son père? Quelle place laisser à l'homme dans un système qui semble prendre contrôle de tout, et surtout de l'homme?

Source Code est également un film sur l'absurde. Colter Stevens, en se retrouvant à chaque fois dans les huit minutes cruciales précédant l'explosion, est amené à revivre les mêmes scènes éternellement, en boucle, comme dans un disque griffé ; le compostage de son ticket, la discussion de sa voisine, l'arrêt du train avec les mêmes individus qui rentrent, qui sortent. Un cycle sans fin de questions, de gestes répétitifs/répétés qui mènent à l'absurde. Et ces huit minutes sont courtes. Chronométrées. Il faut trouver des solutions de plus en plus tactiques et folles pour approcher de la réalité qui permettra à Colter Stevens d'appeler son père, sa seule raison de persévérer dans son enquête.
La place que l'homme occupe dans l'organisation qui utilise Colter Stevens est même dérisoire : on appâte l'homme avec des promesses pour mieux pouvoir exploiter ce qu'on a besoin chez lui. Ce dont l'organisation a besoin chez Colter Stevens? Vous le saurez en voyant le film. La seule chose qu'on peut révéler ici, c'est le fait que la conclusion sur Colter Stevens est navrante, triste. L'homme n'est plus qu'un moyen d'obtenir quelque chose, il n'est plus que considéré comme un objet, sans attache. C'est d'ailleurs aussi la conclusion du précédent film de Jones, Moon.

Duncan Jones a fait très fort avec Moon, en 2009. Il a montré qu'il avait des idées, une patte certaine. Avec Source Code, on passe à un niveau supérieur : sa réalisation parfaite pour le genre sci-fi/thriller donne une claque au spectateur : le film a beaucoup de rythme (alors que Moon était plus posé), ou en tout cas, juste assez pour ne pas essouffler ou endormir, une base scénaristique du tonnerre, et Jake Gyllenhaal comme on voudrait plus souvent le voir, surtout après le médiocre Prince of Persia.

Si Source Code traite de la façon dont nous intégrons les illusions dans notre quotidien, ou jouons sur elles, avec elles, on ne peut pas dire que le film en est une : entre peur, scepticisme, pessimisme, déshumanisation, catastrophe terroriste et place de l'humain dans un monde high-tech, Duncan Jones prouve à nouveau qu'il est un réalisateur à suivre.

jeudi 3 mars 2011

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True Grit des frères (Karamazov) Coen

True Grit est le remake du film de Henry Hathaway (sorti en 1969, avec John Wayne, Robert Duvall, Dennis Hopper), mais aussi une relecture du roman d'où le film est tiré.
Jeff Bridges, aka the Dude pour les fans des Coen, campe le rôle autrefois joué par John Wayne : celui d'un homme solitaire, bourré, et rude en apparence.
Les seconds rôles sont assurés par Matt Damon en bon justicier, Josh Brolin en salopard de première, et Barry Pepper en chef de gang : un putain de casting pour un film immense.
True Grit est un western à l'ancienne (mais avec les moyens d'aujourd'hui), cocasse, cynique, et l'occasion de se faire remarquer pour la petite Hailee Steinfeld, parfaite dans le rôle d'une jeune fille qui cherche à venger son père en sollicitant l'aide d'un marshal « avec du cran ».
Les frères Coen sont les surdoués du cinéma : ils ont le don de s'atteler à n'importe quel genre de film et d'épater le public par leur maîtrise des codes, des règles, de la magie du septième art. On reconnait bien leur patte dans True Grit, avec leur humour omniprésent et leur souci du détail.




Raiponce de Byron Howard et Nathan Greno

La grande question que les studios Disney se posaient avant de faire Raiponce était la suivante : est-ce que les studios Disney pouvaient créer une oeuvre originale, à la cheville de ce que Pixar a l'habitude de faire?
La réponse à cette question est oui, un grand oui : visuellement, ce dernier opus de Disney est très travaillé, et véritablement beau, certaines scènes sont vraiment bluffantes et féeriques. Le personnage de Raiponce n'échappe pas à l'attitude Disney : c'est une princesse, mais elle ne le sait pas, est « mignonne », et pourtant, elle n'est pas (trop) gaga (dans le sens premier, pas dans le sens de la chanteuse ovni).
Disney peut toujours bien nous surprendre, heureusement. Raiponce est un dessin-animé très drôle, humoristique à souhait, et d'une qualité esthétique non-négligeable.

lundi 28 février 2011

Black Swan


Un peu plus de deux ans après The Wrestler, Darren Aronofsky signe son retour avec Black Swan, un thriller psychologique – voire psychanalytique- inspiré du film "Le locataire" de Polanski et de la nouvelle "le Double" de Dostoïevski.

Nina (Natalie Portman), une ballerine de la New York City Ballet Company, commence à perdre la tête lorsqu'une nouvelle danseuse fraîchement arrivée de San Fransisco, Lily (Mila Kunis), débarque dans la troupe. La paranoïa s'installe de façon plus intense et plus effrayante lorsqu'elle décroche – pour une raison un peu nébuleuse – le rôle de la Reine des Cygnes dans la nouvelle version du Lac des Cygnes de Thomas (Vincent Cassel).

On a beaucoup insisté – que ce soit dans les reviews ou dans la bande-annonce du film – sur le fait que Black Swan est avant tout une représentation du "double" de "l'autre", des deux faces d'une même personne. Bien entendu, cette vision tient la route : Nina, le personnage principal, est rongée par l'apparition de Lily dans sa vie, à un point frôlant l'obsession morbide et la jalousie.
En devenant la Reine des Cygnes, Nina intègre parfaitement son rôle mentalement, puisqu'elle s'imagine être réellement un cygne, le Cygne Blanc, effrayé par sa rivale noire.

Le film joue énormément sur les contrastes, d'abord sur les zones d'ombres et de lumières : dans la première scène (qui est en fait un rêve), Nina danse en tant que Cygne Blanc, seule, puis, avec Von Rothbart, le sorcier qui l'a transformée en cygne. La scène est faite uniquement d'ombre (noire) et de lumière (blanche), entre les deux tendances, l'une étant le Cygne Blanc, l'autre le Cygne Noir.
Les autres nuances du film sont surtout entre Nina et Lily ; l'une est virginale, pure, vêtue de rose, de blanc, de couleurs douces et pastels, alors que l'autre est passionnée, libre, et habillée de noir.
Des symboles récurrents de ce thème du double/du contraste sont les miroirs : ils apparaissent à de nombreux moments importants du film, pour avertir le spectateur qu'on passe à une scène fantasmée ou non.
Passé un certain moment du film, la grande question apparaît : est-ce que Lily existe réellement ou est-elle le fruit de l'imagination (ou de l'exagération) de Nina?
Cette conception du double dans le film est certes intéressante, mais ne suffit pas à parler de l'histoire, parce qu'au final, ce n'est pas cet aspect dichotomique – très souvent utilisé dans le cinéma par exemple dans Fight Club – qui domine toute l'oeuvre : ce qui transcende le plus, c'est le caractère psychanalytique de l'histoire.

Quand Freud créa la psychanalyse, pour expliquer de nombreux comportements, il recourut aux mythes, qu'il revisita. Black Swan est une relecture de l'histoire du Lac des Cygnes, transposée à l'histoire de Nina : le Cygne Blanc et le prince s'aiment, mais le Cygne Noir, qui ressemble à s'y méprendre au Cygne Blanc, séduit le prince, pour empêcher le Cygne Blanc d'être sauvé par l'amour du prince. Au final, le Cygne Blanc se suicide.
Mais la psychanalyse (du temps de Freud) n'est pas qu'un ensemble de mythes, c'est également une multitude de symboles à interpréter. Et Andres Heinz, Mark Heyman, John McLaughlin et Darren Aronofsky s'en donnent à coeur joie : il y a deux grilles d'interprétation du film : la première est la psychose grandissante d'une jeune femme surmenée, exaltée et rendue folle par le rôle dont elle rêvait, et la deuxième interprétation est la perte de la virginité d'une jeune femme. Le film est entièrement codé sur base de cet évènement : la seule chose que Nina attend, c'est sa sexualité.
Dès le début du film, Nina apparaît comme asexuée : elle est maniaque du contrôle, vit avec sa mère, dort dans une chambre blanche et rose remplie de peluches. Dans la première scène du film où elle rêve de danser le Lac des Cygnes, il y a un sous-entendu sur le désir de la vierge de rencontrer l'homme, le démon, le sorcier, qui va lui enlever sa part de Cygne Blanc, d'innocence.
La seule passion à laquelle s'adonne Nina (et encore, avec une modération virginale), c'est la danse. Après l'avoir engagée pour jouer la Reine des Cygnes, Thomas lui fait même ce reproche : elle n'est capable que d'interpréter le Cygne Blanc, il n'arrive pas à la voir en Cygne Noir (qui symbolise la sensualité, la sexualité). La jeune femme commence à se consumer de l'intérieur, à tomber dans la folie, dans l'attente de l'acte sexuel, qui devrait la libérer, la transformer en Cygne Noir. Et tout au long du film, les signes apparaissent : elle connaît les préliminaires, fantasme sur l'acte, se prépare entièrement pour ce dernier, et attend, n'attend que ça. Bien sûr, la dernière scène du film symbolise parfaitement le passage à l'acte : Nina perd son innocence, sa virginité, son duvet de petit Cygne Blanc, et se transforme en Cygne Noir. Et bien sûr, comme dans toute perte d'hymen, il y a du sang.

Savez-vous que lorsqu'il composait le Lac des Cygnes, Tchaïkovski réprimait ses tendances homosexuelles et qu'on peut objectivement considérer que cette oeuvre parle des désirs interdits, tabous?
Dès la première scène où Nina aperçoit Lily, on peut comprendre qu'il ne s'agit pas que de jalousie, de haine, d'envie, mais également d'un désir foudroyant, fulgurant. Nina désire être Lily, la posséder, la pénétrer, se faire dévorer par elle. Un insatiable appétit pour le Cygne Noir. Le Cygne Blanc veut devenir le Cygne Noir, ne faire plus qu'un avec lui. C'est par Lily que la libido s'empare de Nina.
Outre le symbole de la virginité qu'on aspire à perdre, il y a l'attirance envers quelqu'un du même sexe qu'on essaye à tout prix de refouler. Ce refoulement s'exprime dans la jalousie, dans la peur que Nina éprouve vis-à-vis de Lily.

Black Swan est (peut-être) un clin d'oeil à Hollywood : au début du film, Beth (jouée par Winona Ryder) est la star, la vedette de la troupe : son visage est sur les affiches qui peuplent les murs de la New York City Ballet Company. Après la nomination de Nina dans le rôle de la Reine des Cygnes, Beth est remerciée par Thomas et doit prendre sa retraite à la fin de l'année, ce qui ne se passe pas sans encombres. L'ombre de Beth ne plane plus très longtemps puisqu'elle a un accident de voiture qui la propulse à l'hôpital. Nina, en véritable admiratrice de Beth, est touchée par la déchéance de la femme à qui elle s'identifiait.
Winona Ryder, il y a vingt ans, était une star : son visage était sur toutes les affiches.
Depuis qu'elle a eu, il y a un peu moins de dix ans, des problèmes de cleptomanie, c'est comme si elle n'existait plus pour Hollywood. Dans Black Swan, ce n'est pas la faute d'un trouble psychologique si Beth est rayée de la liste des étoiles, c'est simplement parce qu'elle est "trop vieille", qu'elle "approche de la ménopause" selon quelques mauvaises langues. A Hollywood, les actrices doivent rester jeunes et belles, parce qu'une fois qu'elles sont vieilles, il n'y a plus rien pour elles. Et même si les exceptions existent – Meryl Streep, Annette Bening, pour ne citer qu'elles – il est rare qu'une actrice puisse persister dans des rôles intéressants, dignes d'elle.

Darren Aronofsky a commencé à envisager Black Swan, en 2000. Et pourtant, la production du film ne s'est pas lancée avant 2008-2009. Si Black Swan a eu besoin d'une telle maturation, c'est dans un souci du détail, si précieux à Aronofsky. En plus, Natalie Portman s'est entraînée pendant cinq mois, à raison de six jours par semaine, pendant cinq heures, pour nous faire croire qu'elle pourrait être une vraie ballerine : le résultat est étincelant sur la pellicule : l'actrice, en plus d'être une Nina effrayée/effrayante est une ballerine gracieuse.
Black Swan est un film dans la lignée de Pi (le thème de la paranoïa, des saignements) et de The Wrestler (l'abandon de tout au profit de son art) : les films d'Aronofsky parlent souvent du fait de se sacrifier pour ce qui nous anime, que ce soit bon ou mauvais : dans Requiem for a Dream, les protagonistes se bousillent pour la drogue, dans the Fountain, Tommy ne vit plus que pour trouver un remède pour sauver sa femme plutôt que d'accepter sa mort et de passer quelques derniers moments avec elle. Dans Black Swan, Nina se laisse porter par la perspective de la représentation finale qui importe plus que tout, même si elle peut y laisser sa santé mentale, physique, son âme.
La presse a souvent évoqué le fait que Black Swan est un versant féminin de The Wrestler, ce qui n'est pas faux, mais qu'il faut nuancer : dans Black Swan, Nina est au début de sa carrière, alors que dans The Wrestler, Randy "The Ram" est un has been qui traîne son passé derrière lui. L'autre grande différence entre les personnages principaux est la suivante : Black Swan est une histoire de déconstruction, de perte de soi tandis que dans The Wrestler, Randy est en reconstruction : il se recherche, veut recoller les pièces du puzzle de sa vie. Le véritable point commun entre les films est dans leur conclusion : pour son "art", on peut aller jusque dans la mort, la souffrance n'est qu'un moyen d'atteindre la perfection.

Aronofsky éclipse sa performance de réalisateur fort discutée – à cause de sa caméra qui rend épileptique - au profit de la prestation hallucinée/hallucinante de Natalie Portman : la jeune femme porte sur ses frêles épaules (néanmoins musclées pour le film) le film, transcende parfaitement la schizophrénie, les deux cygnes. Comme il a déjà été explicité dans cet article, Portman ne se contente pas d'offrir une performance d'actrice, mais aussi, une performance de danseuse (qui a été très peu doublée) : un déploiement de grâce, de charme, d'élégance.
Pour revenir à la réalisation d'Aronofsky, elle n'est certes pas agréable, puisque les images bougent à une vitesse ahurissante, ne laissant pas le temps de reprendre son souffle, mais, est néanmoins justifiée : Black Swan est une histoire de fantasme, de désir, de folie, de perte de soi : il est donc légitime que la caméra agisse comme une dératée.
Black Swan est une fable noire bourrée de symboles psychanalytiques, entre réalité et fantasme. Et le meilleur rôle de Natalie Portman.

dimanche 20 février 2011

the social network by fincher


Pourquoi The Social Network a(vait) tout pour être un grand film :

1)L'histoire d'un génie qui fait un film génial

Bon, avec The Social Network, on ne part pas de rien : voici l'ascension d'un surdoué intellectuel et sous-doué émotionnel dans un univers ambitieux.
Aujourd'hui, tout le monde a entendu parler de facebook, même ta grand-mère, et pourtant, on ne connait pas spécialement la genèse du réseau social. Problème résolu en deux heures fascinantes de tous points de vue : même si l'histoire de Mark Zuckerberg a été quelque peu romancée, elle dégage une énergie, une curiosité qui empêche de détourner la tête de l'écran. L'histoire n'est pas linéaire, mais entre-coupée de passages de Zuckerberg en procès, histoire de rendre le spectateur impatient de savoir le fin mot de l'histoire. Des procédés cinématographiques brillants pour un personnage principal très futé qui ne laisse pas indifférent.

2)Les dessous de Harvard

Harvard a la réputation d'être la meilleure université au monde. L'établissement a également la réputation d'être constituée de la crème de la crème, le gratin des futurs diplômés, et le best of des meilleurs professeurs au monde. Mais finalement, Harvard n'est pour nous, communs des mortels, qu'une image lointaine aperçue de temps à autres dans des films, et dans la bouche de nos professeurs (James Day, si tu me lis). The Social Network n'est pas un film sur Harvard, non, sur un de ses étudiants, mais nous avons une vue globale de l'université : les « cercles » (comme nous les appelons en Belgique) sont remplacés par des fraternités, ainsi que des « final clubs » (des communautés très select pour le top du top des étudiants). Notons également que le prestige de l'université est souligné de diverses façons.
De cette petite vue d'Harvard nous retiendrons surtout la faune : entre les athlètes-gosses-de-riches qui se proclament « gentlemen d'Harvard », les geeks/nerds loseux en matière de sexe, les nouveaux riches, et les gens presque normaux qu'on ne voit pas, l'animation n'est pas rare sur le campus.

3)Une scène d'intro qui annonce tout, qui casse la baraque

David Fincher envoie la sauce dans la première scène : réalisation certes classique, mais le tournis est là : l'esthétique est à pleurer, les personnages géniaux, et on se perd vite dans les premiers mots de Zuckerberg. Et pourtant, dans ces petites cinq premières minutes, presque tout le propos du film est dit : pourquoi Zuckerberg fera facebook (mais d'abord facemash), quel est son rapport avec le monde, ceux qui l'entourent, et pourquoi il va tout foirer. « Tout foirer » que vous allez répéter en lisant cette phrase, et en ne comprenant pas pourquoi je l'ai écrite, puisque facebook pèse des milliards de dollars et que le petit Zuckerberg n'a plus aucun problème d'argent, c'est sûr. Le célèbre informaticien va tout réussir d'un point de vue professionnel, mais pour ce qui est de sa vie privée, c'est une autre musique.
La scène d'introduction de The Social Network est carrément énorme parce qu'elle nous dresse un putain de portrait du personnage principal et expose -sous forme de sous-entendus – ses motivations. C'est une mise en bouche parfaitement maîtrisée.


4)David Fincher is the master

Depuis Benjamin Button, on l'entendait de pied ferme le petit Fincher. Il faut dire que ce dernier film avait un goût de trop peu d'un point de vue scénaristique, et de trop pour sa durée; si Fincher avait été capable de créer un univers visuel dément et un romantisme agréable, il nous avait perdus dans de longues séquences parfois ou souvent inutiles.
Si l'on excepte cet opus, Fincher a foutu des claques aux cinéphiles : Fight Club puait le mal barré, le malsain, Zodiac diffusait une angoisse monstrueuse par intraveineuse, Seven pétrifiait par sa conclusion, Alien 3 était une perle rare du cinéma science-fiction/horreur, Panic Room rendait Jodie Foster différente de ses précédents rôles.
Fincher a une réputation bien établie : c'est un réalisateur doué, zélé, et prêt à prendre des risques. Des risques, il en prend dans The Social Network : et même si le film n'est pas vraiment « son » style – puisqu'il ne touche pas au film à suspens- on décèle la patte de l'américain, son talent de conteur d'images, ses plans renversants, sa capacité à dépeindre une histoire intéressante.
The Social Network a beau avoir un bien beau scénario, mais, sans Fincher, la mayonnaise n'aurait pas pris.

5)Des acteurs comme on devrait en voir plus

Jesse Eisenberg est un petit nouveau, sa filmographie n'étant pas bien grande. A part The Social Network, il n'est connu que pour avoir joué dans Adventureland et Zombieland (remarquons la redondance). Sa prestation spectaculaire a été saluée par la critique, et les nominations et récompenses pleuvent sur sa tête. La raison? Il est dément. Il devient geek, nerd, surdoué, à l'ouest, joue comme on ne joue plus : il est Mark Zuckerberg. Impossible en le voyant jouer de repenser à ses autres films tant ce dernier rôle surpasse tous les autres, efface tout pour apparaître comme une révélation : Eisenberg est un putain d'acteur.
Dans les seconds rôles, il y a beaucoup de révélations : d'abord, Andrew Garfield, le futur (nouveau) spiderman, en meilleur ami bafoué, honnête, et bien baisé dans l'histoire. Justin Timberlake, l'ancien idole des adolescentes, joue Sean Parker, et arrive à réellement convaincre dans ce rôle parano, beau parleur.
Voilà ce qui est génial avec The Social Network : un casting grandiose, parfait, aussi bien dans les grands rôles que dans les petits.

jeudi 10 février 2011

le vieux fusil


Le cinéma français peut se targuer d’avoir dans ses grands classiques un film comme « Le Vieux Fusil » : une œuvre originale, portée par une interprétation magistrale d’un feu Philippe Noiret au comble de son talent, en 1975.

L’histoire du Vieux Fusil s’inspire d’un fait historique tragique qui a fait plus de six-cent victimes dans le Limousin, en 1944, à Oradour-sur-Glane. Sur base de ce fait, une histoire a été brodée pour permettre au personnage de Noiret de sombrer dans une vengeance aussi glacée que chronométrée : au nom de son amour perdu, Julien, l’homme que Noiret interprète, se prête au même jeu que les nazis : celui de la tuerie cruelle, silencieuse, en apparence arbitraire.

Si cette première approche de l’œuvre cinématographique peut sembler limitée à la modalité du meurtre méthodique, cela ne suffit pas à rendre compte du film, qui, dans son entièreté, respire, pourtant, l’amour, la passion, la tranquillité.
La réalisation mélancolique de Robert Enrico et le montage excellent d’Eva Zora forment un duo formidable qui laisse transparaître cette existence discrète et heureuse d'avant le drame qui renversera tout.
Soulignons aussi le couple touchant formé par Philippe Noiret et Romy Schneider, qui, incarnent à l’écran, avec grâce, et sensibilité les héros tragiques d'une histoire funeste.
Le Vieux Fusil n’est pas qu’une énième histoire sur un drame de la seconde guerre mondiale, et encore moins une représentation de la vengeance chez un homme ordinaire ébranlé par des circonstances extraordinaires : le film est une ode à l’amour, une ode à Clara, la femme que Julien aime de tout son cœur. Attention, le Vieux Fusil n’est nulle tirade niaise sur les pâquerettes : c’est l’histoire d’amour de deux personnes « banales » - dans le sens où il s’agit de deux humains qui aspirent à la paix, le calme, la vie tendre – , malheureusement séparées par des évènements dramatiques et barbares.
Il y a tant d’amour dans le film, que le spectateur se sent lui-même submergé par tant d’émotions, de souvenirs trempés de mélancolie. Il est naturel, sensé, que Julien et Clara seront séparés, leur couple déchiré par un deuil carnassier qui poussera Julien à retrouver le vieux fusil, son vieux fusil, qui lui servira à éliminer chacun des salauds qui l’a privé de sa femme. Dans ces moments de vengeance, de colère, de tristesse infinie, des instants du passé surgissent et rappellent à Julien pourquoi il aimait Clara, pourquoi sa peine est démesurée, et pourquoi il est juste d’annihiler ceux qui – sans s’en rendre compte – ont abattu les murs de son bonheur.

Le film est une succession de dualités : le présent et le passé se mélangent constamment ; on passe de l’un à l’autre, d’une façon logique et structurée qui permet au spectateur de ne pas être perdu dans l’histoire. Le passé se matérialise par l’introspection de Julien, dès le moment où il imagine ce qui a pu arriver à sa bien-aimée. Le massacre qui prend suite dérive donc de l’imagination de Julien : Julien se représente, difficilement, tragiquement, ce qui a pu arriver à Clara.
Et du cadavre de Clara éclot le souhait de retrouver le vieux fusil. Mais à chaque mouvement, à chaque étape franchie, à chaque nazi tué, Clara apparaît. L’observateur externe rencontre, au début du film, en chair et en os, vivante, étincelante, Clara, qui s’anime, et qui se perd sur un arrêt sur image horrifique, avant de se réanimer, sous nos yeux ébahis, en souvenir ensorcelant, rappelant que la vie vaut la peine d’être vécue. Même dans l’absurdité de la situation – le massacre du village, de sa fille, de Clara – les images qui hantent Julien suggère que sa vie valait la peine d’être vécue, d’être consommée, d’être exaltée : à chaque coup de feu, c’est une preuve de plus qu’on a pris à un homme ce qu’il avait de plus cher : l’amour, la tranquillité.
Le tranquillité disparaît le temps d’un instant dans la vie de Julien : le temps de prendre les armes. Et finalement, elle ne se dévoile que dans des séquences souvenirs. La première image et la dernière image du Vieux Fusil sont un clin d'oeil à cette tranquillité, à ce bonheur incommensurable qu'un homme a perdu : sa femme, sa fille, leur vie de douceur, de tendresse, de calme, de bonheur. Adieu le bonheur.

Un mot peut résumer le film : Passion. La passion qui commence le jour de la rencontre entre Clara et Julien, et qui prend toute sa signification quand Julien, après avoir pleuré, et cassé quelques objets se reprend et s'abandonne à la vengeance. Nous ne quittons jamais cette passion, cette flamme éternelle qui anime l'être de Julien. Même si le personnage semble nonchalant, il est véritablement exalté par ce coup de foudre qui l'a transformé en l'époux de Clara.

Le Vieux Fusil est un film qui emporte, qui ne laisse pas de répit, qui se savoure tristement. Certaines images sont très dures, et on ne peut qu'acclamer l'ingéniosité de l'équipe des effets spéciaux, qui, pour un film des années septante, a fait dans le réaliste.
Du point de vue des acteurs, Philippe Noiret fut couronné d'un César pour son interprétation magistrale, détonante de Julien. Romy Schneider est divine, son léger accent allemand lui donnant un petit charme exotique, alors que son visage est d'une beauté resplendissante, naturelle, douce. La voir à l'écran fend le coeur tant le personnage de Clara est une mine d'or, un mystère, une déchirure intérieure qui ne laisse pas indifférent. La cerise sur le gâteau de ce chef d'oeuvre du septième art est la musique inoubliable composée par François de Roubaix, entre mélancolie et bonheur. Une ode à la tranquillité loin de l'horreur de la guerre, à l'amour simple mais passionné, à la vie. Parce que même si le Vieux Fusil est une histoire de morts, c'est également une ode à la vie, au plaisir que procure l'amour, l'être aimé.

jeudi 23 décembre 2010

Cinéma Royal Part I

(The Tudors, saison trois)

J'inaugure une nouvelle thématique – influencée par mon goût pour l'Histoire – concernant la représentation de la royauté au cinéma depuis ces dernières dix années : pour la première partie, nous explorerons le portrait du célèbre Henry VIII en passant par la série The Tudors et le film The Other Boleyn Girl. La deuxième partie se centrera sur les deux films dépeignant la reine Elizabeth I (la fille du roi Henri VIII pour ceux qui ont du mal à suivre), tandis que la troisième partie sera sur le film The Young Victoria. Enfin, la quatrième partie parlera du film Marie-Antoinette, pour la représentation franco-autrichienne.

Pour ceux qui ont séché les cours d'Histoire :

La situation politique de l'Angleterre, avant le règne d'Henry VII, ressemblait à un casse-tête chinois : la guerre des Deux Roses (une histoire de succession au trône) ne prit fin qu'en 1485, année où le père d'HenryVIII, appelé très sobrement Henry VII, triompha à la bataille de Bosworth Field contre Richard III. Après cette victoire, l'ère des souverains Tudors débuta (elle se termine avec le décès d' Elizabeth I en 1603).
Henry VIII n'était pas promis au destin de roi : son frère aîné, Arthur (sans table ronde) devait porter la couronne ; la vie en décida autrement puisqu'Arthur décéda en 1502, alors que son père Henry VII régnait toujours. Le roi demanda au Pape une exemption pour que Catherine d'Aragon – qui se déclarait toujours vierge -, la veuve d'Arthur, puisse épouser le nouveau promis au trône, Henry VIII.
Henry VIII devint roi à dix-huit ans, en 1509.
Des six mariages qu'Henry contracta, il eut seulement trois héritiers (qui montèrent tous sur le trône) : Mary I, Elizabeth I, et Edward VI.

Que retient-on du règne d'Henry VIII?

Aujourd'hui, le nom du monarque renvoie inéluctablement à ses six épouses dont deux furent, sous ses ordres, décapitées.
En dehors de cette tendance à se marier à tort et à travers, il s'agit d'un des règnes les plus sanguinolents : nombreux furent les sujets accusés de « haute trahison » (et ici, haute trahison est synonyme de décapitation, de bûcher, de pendaison, de torture et même pire). Tout ceci se passait bien sûr à la Tour de Londres (Tower of London), l'antre du massacre politique; parmi les plus célèbres victimes du règne d'Henry Tudor, on peut citer ses deux femmes, Anne Boleyn et Catherine Howard, l'humaniste Thomas More, Thomas Cromwell (qui fut ministre du roi pendant presque dix ans), etc.
Henry VIII est peut-être un des rois les plus notoires, mais pas pour de bonnes raisons : au moment de son décès, ses caprices avaient réussi à faire de l'Angleterre un cavalier solitaire (puisque le roi avait été excommunié par Rome, suite à son divorce avec Catherine d'Aragon pour épouser Anne Boleyn) du point de vue religieux, et sa mégalomanie égoïste avait ruiné le pays.
Pour l'anecdote, la vie sentimentale d'Henry VIII a inspiré le conte sanglant « Barbe Bleue ».

The Tudors – une série haute en couleurs

Michael Hirst est un nom qui ne devrait pas vous être inconnu si vous aimez les films sur l'Histoire d'Angleterre : il est le créateur de la série des Tudors, mais avant cela, jouissait d'une réputation dans l'écriture de scénarios de films historiques comme Elizabeth (1998) ou Elizabeth : the Golden Age (2007). Le but de la série est de dresser un portrait d'Henry VIII, en allant de sa rencontre avec Anne Boleyn en 1525, jusqu'à sa mort en 1547. Décrivant les histoires sentimentales d'Henry, la décadence de la cour, la situation politique internationale, et bien sûr, les guerres de religion ; en plus d'avoir un aperçu sur la vie du monarque, c'est un véritable diaporama de l'époque des Tudors qui se déploie sous les yeux du spectateur.
Les costumes, les décors ont été conçus avec un soin particulier du détail, pour sembler plus réalistes, crédibles.
The Tudors se compose de quatre saisons, trente-huit épisodes d'en moyenne cinquante minutes : c'est une série longue, qui a demandé d'importants moyens. Outre son budget conséquent digne de la production d'un film (ou même plusieurs), la série se targue de son casting alléchant notamment composé de Jonathan Rhys-Meyers (Henry VIII), Henry Cavill (Charles Brandon, duc de Suffolk), Callum Blue (Sir Anthony Knivert), Jeremy Northam (Thomas More), Sam Neill (Cardinal Wolsey), Peter O'Toole (le Pape Paul III), Alan Van Sprang (Sir Francis Bryan), etc.

Comment Henry VIII est-il décrit dans la série?

Sa psychologie s'empire, au fur et à mesure des saisons. Dès la première saison, le mot d'ordre est donné : Henry VIII a un foutu caractère, est capricieux, et profite bien de sa position dans la société. Il ne « visite plus la couche » de sa femme Catherine d'Aragon qui lui est entièrement dévouée, et partage son temps entre la chasse et la drague intempestive dirons-nous. Sa politique internationale est gérée par le cardinal Wolsey, et le roi a beaucoup de mal à accepter de faire la paix avec l'Empereur (le neveu de sa femme), et François I.
Henri VIII manigance son premier divorce parce qu'il désire faire des galipettes et avoir des enfants légitimes – un héritier mâle - avec Anne Boleyn et évince donc Catherine d'Aragon en tirant la langue à Rome. La réforme religieuse peut donc commencer, et l'entourage du monarque se fait protestant. L'Angleterre entre dans une phase d'instabilité générale, rythmée par les différentes épouses du roi, ses différents conseillers, et sa peur de vieillir, de mourir sans une descendance masculine.
La série évoque aussi le caractère versatile des relations que les gens de la cour entretiennent : un jour ils s'aident, le lendemain ils se tirent dans les pattes. Le roi est bien évident pareil : il agit souvent par hypocrisie, et par intérêt, il change d'avis comme de chemise en matière de politique internationale, en fonction de ce que les français et les espagnols font.
Pour témoigner d'un point de vue « privé » de cette nature lunatique, il suffit d'observer comment Henry VIII agit vis-à-vis de ses deux filles, Mary (aka Bloody Mary, fille de Catherine d'Aragon), et Elizabeth (aka The Virgin Queen, fille d'Anne Boleyn) : il les traite en princesses royales, les répudie, ne leur verse plus rien, puis les rappelle à la cour.
On pourrait résumer l'esprit du roi en ces quelques mots : il s'aime, il se considère comme digne, et ne tolère pas qu'on le salisse, même d'une éclaboussure microscopique et involontaire.

De quoi parle le film « The Other Boleyn Girl »?

Contrairement à la série the Tudors qui parle d'une grande partie de la vie d'Henry VIII, The Other Boleyn Girl se centre sur un passage de la vie de l'illustre roi, et même plutôt d'un passage des vies d'Anne et de Mary Boleyn, respectivement sa femme et sa maîtresse.
Le film raconte comment Mary et Anne Boleyn se sont disputées les faveurs du roi ; alors qu'au début de l'histoire, Mary devient la maîtresse du roi et agit de façon discrète, Anne est en France. Quand Anne apparaît à la cour anglaise, elle subjugue par son esprit, son physique et son charme Henri VIII qui tombe fou amoureux d'elle, au point de rompre toute relation avec sa soeur, Mary (qui vient de mettre au monde un fils, conçu sur la couche du roi) et de mettre l'Angleterre à feu et à sang en se détachant de Rome.

Est-ce historiquement valable?

En grande partie, non. The Other Boleyn Girl est d'abord un livre de Phillipa Gregory, très romancé : la rencontre entre Anne et Henry VIII ne s'est pas passée du tout comme dans le livre, et le portrait de Mary Boleyn n'est certes pas très ressemblant à celui dont les historiens parlent.
Il semblerait qu'en effet, Henry VIII ait usé sa royale couche avec Mary, mais contrairement à ce que le film laisse croire, la jeune femme était loin d'être innocente : toute la cour française, et même François I himself, étaient déjà montés sur la jeune anglaise.
Henry VIII, dans le film, est interprété par le séduisant Eric Bana, qui arrive tout à fait à convaincre de son poste royal. Néanmoins, en comparaison avec le Henry VIII de la série, celui du film fait pâle figure : il est terne et extrêmement malléable. A l'époque d'Henry VIII, certains ont pu tirer les ficelles du royaume, comme par exemple, la famille Boleyn, qui a influencé le roi, bien que celui-ci a toujours eu le dernier mot.
Un Henry VIII bien faible comparé à celui de la réalité, une Anne Boleyn jouée par une Nathalie Portman très orgueilleuse, une Mary Boleyn souillée d'inutilité et de niaiserie par une Scarlett Johansson pathétique: voilà le résumé de ce film, inégal, certes esthétiquement beau mais scénaristiquement à chier. Le majeur problème de The Other Boleyn Girl n'est finalement pas son casting féminin décevant (sauf Kristin Scott Thomas), ni son manque de véracité historique, mais le rythme avec lequel les évènements se succèdent : on insiste sur les fadaises sentimentales, et on éclipse complètement le bordel socio-politique qui découla de la décision du roi d'envoyer Rome se faire enculer par un baobab. C'est donc pour cela que le spectateur non-averti ne pigera pas pourquoi Henry VIII adopte vers la fin du film une gueule de prisonnier de goulag: les dernières vingt minutes du film abordent une période de quatre ans, riche en tragédies, qui sera résumée sommairement. On pourrait donc faire l'hypothèse que le film dresse un portrait psychologique des deux soeurs, plutôt qu'une description des faits : erreur et damnation, une coquille ne fut jamais aussi vide. La force de la série des Tudors est la richesse de la présentation psychique des personnages : ils évoluent, se transforment sous nos yeux. Même si la véracité historique n'est pas parfaite à cause de ce point de vue, la série se défend brillamment grâce à la profondeur de ses personnages, à leur complexité.

Au final, que faire si on veut en savoir plus sur Henry VIII?

Un nombre considérable d'ouvrages est disponible, que ce soit sur Henry VIII ou les Tudors. Pour les curieux qui ne veulent pas user leurs rétines sur des pages blanches, on peut vous conseiller de vous attarder sur la série des Tudors, un maximum fidèle à la « véracité historique ». Attention, ça décoiffe : scènes de sexe très suggestives, et tortures affreusement réalistes!
Si les Tudors n'est pas entièrement parfaite pour l'histoire d'Henry VIII*, elle donne un aperçu très réaliste de l'époque.


*Par exemple, les scénaristes ont choisi volontairement de changer le nom de Mary Tudor (la soeur d'Henry) en Margaret, afin d'éviter une quelconque confusion avec Mary, la fille d'Henry.














dimanche 31 octobre 2010

Mysterious skin


Le cinéma indépendant – bien plus engagé que le cinéma de grande distribution – dépeint souvent des histoires aux thèmes jugés difficiles, des aventures qui demandent un certain recul. Avant de tomber dans la comédie lourdingue, Gregg Araki, figure du cinéma gay, transgender, a adapté un roman de Scott Heim, du nom de Mysterious Skin, avec Joseph Gordon-Levitt et Brady Corbet, en 2005. Brossant une histoire bizarre, malsaine, le film évoque notamment les abus sexuels sur les enfants, l'homosexualité, l'asexualité, le refoulement, et la contingence de la vie.

En 1981, alors qu'ils ont tous les deux huit ans, Neil et Brian assistent à des évènements qui vont les marquer à jamais : Neil (Joseph Gordon-Levitt), ayant découvert un peu plus tôt son penchant pour les hommes, est victime d'abus sexuels répétés de la part de son entraîneur de base-ball, et Brian (Brady Corbet), a un trou noir de cinq heures, où il ignore complétement ce qui lui est arrivé. Quelques années plus tard, Neil grandit en déployant une sexualité abasourdissante, et Brian reste convaincu d'avoir été enlevé par des extra-terrestres.

Mysterious Skin n'est pas un film qu'on regarde tranquillement, en sirotant une grenadine : il exploite des thèmes délicats, qui incommodent facilement. La pédophilie occupe une place importante, puisque, par exemple, pour le personnage de Neil, son évolution dépend entièrement des abus dont il a été victime. Le comble dans cette histoire, c'est que le garçon ne s'est jamais rendu compte qu'il s'agissait vraiment d'abus : il était fou amoureux de son entraîneur, et pensait que c'était un honneur pour lui de faire des choses sexuelles avec lui. En grandissant, Neil tombe d'ailleurs dans la décadence, se prostituant pour subsister à un quotidien qui l'étouffe dans sa petite ville du Kansas. La violence intérieure du personnage est elle-même paroxystique ; que ce soit enfant ou adolescent, Neil ne peut jamais se défaire de ses penchants cruels, dans ses relations avec autrui et dans les choix qu'il fait. Enfin, le jeune homme n'a jamais peur, semble avoir l'impression que rien ne peut lui faire de mal, le heurter. Il vit complétement comme s'il n'y avait aucun danger pour lui.

Si Neil s'est « bien remis » de ses traumatismes, ce n'est pas le cas de Brian. Enfant, après son blackout, ses parents et sa soeur l'ont retrouvé, le nez en sang, dans la cave. Tout ce dont il se souvenait, c'était d'avoir vu une lumière bleue. Et à partir de cet épisode, Brian a cru qu'il avait été enlevé par des aliens. Son asexualité évidente, sa timidité monstrueuse, et sa solitude, confirment que ce qu'il s'est passé pendant l'été de ses huit ans l'a profondément marqué. Lorsqu'il avait dix ans, à Halloween, il a encore eu un blackout dans les bois, après avoir vu des formes et des lumières, comme quand il avait huit ans.

On ne peut s'empêcher d'opposer Neil et Brian : ils sont les deux opposés du continuum : l'un à la sexualité débridée et au manque de moralité, et l'autre, un symbole d'asexualité et de moralité, de gentillesse. L'un et l'autre sont complémentaires.

Le film de Gregg Araki a reçu des critiques excellentes, des avis fort favorables, si ce n'est en Australie où la distribution du film a posé quelques soucis : des associations ont soutenu que le film pouvait donner un petit guide de séduction pour les pédophiles. Même si cette réaction peut être jugée démesurée, il n'en reste pas moins que le propos et la manière du film posent un souci éthique : les scènes de pédophilie suivent une logique de suggestion, mais sont quand même commentées de façon crue en voix-off, dans le souvenir. Lors du tournage du film, les scènes avec Neil enfant ont été tournées séparément des scènes avec l'entraîneur, pour éviter quelques ennuis, et l'enfant n'a jamais su ce qu'il avait réellement tourné. Même si les scènes sont très suggestives, elles ne sont rien comparées à la voix-off : c'est ici que les âmes sensibles doivent s'abstenir, ne pas regarder par le film. Parce que Mysterious Skin n'est pas facile, pas une promenade au pays des bisounours, il s'agit plutôt d'une découverte d'un terrain miné.

Photographie impeccable, réalisation remplie d'émotions, Mysterious Skin a également un casting parfait : Joseph Gordon-Levitt étincelle, intrigue, prend des risques en jouant Neil, l'homme qui embrasse toutes les bouches, et joue de son corps en permanence, par pure provocation. Brady Corbet, acteur américain plutôt méconnu si on fait l'impasse sur Funny Games US et Thirteen, nous emmène dans les méandres de la bizarrerie, pour nous présenter un personnage timoré et en pleine enquête sur lui-même.

Mysterious Skin n'est pas qu'un film sur les conséquences de la pédophilie. C'est un film sur la contingence de la vie, sur le caractère prévisible (et même imprévisible) de certains choix que les uns et les autres décident de faire. Le film ne donne pas non plus de leçons, son ton s'attachant plus à décrire deux situations entremêlées, liées. C'est un film coup de poing, qui n'épargnera personne. Parce que même sous ses dehors parfois charmants, il reste quelque chose de sordide dans la vie.



mardi 14 septembre 2010

virgin suicides de sofia coppola

No one could understand how Mrs. Lisbon and Mr. Lisbon, our math teacher, could produce such beautiful creatures
(Personne ne comprenait comment madame Lisbon et monsieur Lisbon, notre professeur de mathématiques, avaient pu engendrer des créatures aussi belles)



Dans l'état du Michigan, en 1974, les cinq filles Lisbon, Cécilia, Lux, Bonnie, Mary, et Thérèse, alimentent les fantasmes de leurs voisins, qui ne pourront jamais les oublier, même des années après leurs suicides.
Au cours de l'été, Cécilia, la plus jeune des filles Lisbon, âgée de treize ans, tente de se suicider, en se tailladant les veines dans son bain. L'affaire ébranle le quartier, les jeunes voisins, et également la famille, que ce soit madame Lisbon ou les autres filles.
Suivant les conseils d'un psychiatre, les Lisbon permettent à leurs filles d'organiser la seule et unique fête de leurs courtes vies, au cours de laquelle Cécilia réussit enfin à se suicider. A partir de ce moment, tout prend une direction inexorablement funeste pour les quatre filles restantes, couvées et surprotégées par leur mère, véritable monstre d'autorité et de rigidité.
En même temps que tout commence à foutre le camp, Lux fait la rencontre de Trip Fontaine, le bellâtre de l'école qui tente tout pour la séduire.

Qu'est-ce qu'être adolescent? Éprouver du désir, le besoin de s'évader, d'enlever un certain mal-être qui siège en soi, de jongler entre le sexe, l'amour, l'obsession, la peur, la mort?
Virgin Suicides est un des meilleurs films sur les adolescents, ne présentant pas le côté « cul-cul » de la chose, mais privilégiant une approche remplie de mystères, sans prétention d'expliquer ou de comprendre ce qui se passe réellement dans leur tête, en effleurant des possibilités de réponse, en se contentant de montrer des faits.
Avant d'être un scénario écrit par Sofia – la fille de – Coppola, il s'agissait d'un roman de Jeffrey Eugenides, qui décrivait l'histoire d'un narrateur, visiblement toujours sous le charme de cinq filles dont il n'a jamais pu expliquer les suicides.
Comme il est très tôt suggéré dans le livre, ainsi que dans le film (qui est très fidèle au roman), le narrateur et ses amis, les voisins des soeurs Lisbon, n'ont pas pu faire une croix sur les filles, même vingt ans après leurs décès. Dès qu'ils se croisent, ils essayent encore d'assembler les pièces du puzzle, en se souvenant de ce qu'ils ont vu, des objets qu'ils ont collectés, etc. L'obsession dont ils ont été victimes, alors adolescents, subsiste toujours à l'âge adulte.
Il s'agit d'un amour d'adolescent qui résiste à tout, même au temps.

Les soeurs Lisbon n'ont physiquement pas résisté au temps. Le titre du film, le ton même de l'histoire est indicateur du fait qu'il est inévitable que les jeunes filles devront toutes mourir, jeunes et belles, parce qu'aussi non, il n'y aurait pas une telle obsession autour d'elles plus tard, dans l'esprit de leurs voisins. Leurs suicides deviennent un mythe collectif, comme l'histoire de Marilyn Monroe, ou encore de Laura Palmer dans Twin Peaks.
S'il faut évoquer Laura Palmer, autant dire que c'est à cause de Lux. Lux, à quatorze ans, est interprétée par Kirsten Dunst, jouant avec malice, sensualité. L'adolescente est l'âme du livre, du film : on ne parle que d'elle. Tout est prétexte au sourire mi-ange mi-démon de Lux, à sa fossette adorable, à son malaise intérieur qui devient grandissant au fur et à mesure du dénouement de cette tragique histoire de famille. Comme l'icône de Twin Peaks, Lux est une énigme, une équation à deux inconnues, dont on ne comprend pas toujours les faits et gestes. Elle fait croire que non, que oui, que peut-être, elle se joue des uns et des autres. Lux est aussi, comme Laura Palmer, une adolescente à la sexualité débridée. Elle change de partenaire aussi vite que son ombre, est très portée sur « la chose », et, d'ailleurs, contraste particulièrement avec ses soeurs sur ce point, car, ses aînées sont plus sages.



Le suicide de Cécilia, au début de l'histoire, influence particulièrement madame Lisbon, qui, agit avec une poigne de fer sur ses quatre filles, les rendant cafardeuses, alors qu'elle sombre elle-même dans une dépression extrêmement grave. On pourrait pardonner à madame Lisbon la décision qu'elle prend envers ses filles, dans le dernier tiers du film, mais pourtant, quelque chose nous en empêche. Sa réponse démesurée envers une bourde de Lux enferme les quatre adolescentes dans un ennui, une douleur paroxystique qui mène à l'acte suprême de sabotage de leurs propres vies, si on peut dire qu'elles ont encore un semblant de vie. C'est madame Lisbon qui pousse, sans le vouloir, ses filles au suicide.

La légende veut que Sofia Coppola ait adoré le livre de Jeffrey Eugenides au point de demander à son père d'acheter les droits du bouquin. Même en s'appelant Francis Ford Coppola, papa n'a pas pu acheter ce que Sofia convoitait tant. Malgré ce bémol, Sofia Coppola s'est attelée à la rédaction du scénario de Virgin Suicides – même si son père lui répétait qu'elle ne pouvait se faire que du mal, que ça ne servait à rien – et l'a présenté finalement aux gens en possession des droits. Véritablement enthousiasmés par ce scénario fidèle, intelligent, ces derniers lui ont permis de réaliser son premier film, Virgin Suicides, en 1999.
Sofia Coppola, issue d'une des plus puissantes familles d'Hollywood, a pu compter sur son père pendant quelques jours du tournage pour des conseils techniques. Le frère de la réalisatrice, Roman, est venu l'aider pour la réalisation, et enfin, divers membres de sa famille, ses cousins principalement, sont venus donner un coup de main que ce soit pour jouer, ou entraîner les acteurs.
A noter : une amie de Sofia Coppola, Leslie Hayman, joue le rôle d'une des filles Lisbon.



Le casting de Virgin Suicides est alléchant : James Woods devient monsieur Lisbon, un prof de math effacé qui vit dans son monde, pour éviter sans doute l'oppression de sa femme, madame Lisbon est campée par la tyrannique Kathleen Turner, qui, devient la mère étouffante des jeunes filles. Les adolescentes sont interprétées par Hanna R. Hall pour Cécilia (elle jouait Jenny enfant dans Forrest Gump), Kirsten Dunst pour Lux, Chelse Swain pour Bonnie (la soeur de Dominique Swain, qui jouait Lolita dans la version de 1997), A. J. Cook pour Mary (elle joue dans la série Esprits Criminels), et finalement, Leslie Hayman dans le rôle de Thérèse (son seul rôle au cinéma). Josh Hartnett, alors presque inconnu à l'époque du tournage, est Trip Fontaine, le joli coeur de ses dames, fou amoureux de Lux. Les voisins des filles sont joués par notamment Jonathan Tucker, Robert Schwartzman (le cousin de Sofia Coppola). Giovanni Ribisi prête sa voix au narrateur.
Ce casting se révèle extrêmement efficace pour faire croire au spectateur à l'histoire qui se tisse sous ses yeux. Les quatre filles étincellent même dans leur noirceur, au point, qu'au final, on est transporté par leurs sourires, leur bonheur éphémère à un moment du film.

Ce premier film de Sofia Coppola est bourré de poésie, d'émotions. Il se déguste parfaitement, ne tombe jamais dans le cliché, ni d'ailleurs dans le mélodramatique. Il regorge d'instants volés (puisque le film est raconté du point de vue d'un narrateur, d'une personne externe), d'indices, de pièces du puzzle, malheureusement incomplètes. La musique originale du film, signée par le groupe Air, oscille entre le sinistre, l'affectif, la mélancolie, et les passions adolescentes qu'on aimerait revivre un instant. Coppola a elle-même sélectionné les chansons des années septante qui figurent sur le deuxième cd.
Attention, le risque de tomber sous le charme de Virgin Suicides est extrêmement grand.

Doctor: What are you doing here, honey? You're not even old enough to know how bad life gets.
Cécilia: Obviously, Doctor, you've never been a 13-year-old girl

(« Qu'est-ce que tu fais ici ? Tu n'es pas encore assez âgée pour savoir à quel point la vie peut devenir horrible »
« Manifestement, docteur, vous n'avez jamais été une fille de treize ans »)


lundi 6 septembre 2010

heavenly creatures peter jackson


Si Peter Jackson a un jour décidé de s'atteler à l'écriture et la réalisation d' un film sur Juliet Hulme et Pauline Parker, c'est uniquement parce que son épouse, Fran Walsh, lui avait suggéré de faire un film sur le fait divers qui avait rendu ces deux noms « célèbres » en Nouvelle-Zélande. En 1954, Juliet Hulme et Pauline Parker, deux adolescentes de seize ans, sont coupables d'un meurtre horrible. L'affaire ébranle la Nouvelle-Zélande : comment deux adolescentes ont pu commettre un tel acte irréparable et, surtout, cruel?
Pour reconstituer cette histoire macabre, Jackson et Walsh s'inspirent principalement du journal de Pauline Parker, qui relate les pensées intimes de la jeune fille et l'odyssée de son amitié avec Juliet Hulme. En plus de cette source importante d'informations, le duo de scénaristes interviewe des anciens camarades de classe des deux jeunes filles, des policiers, des voisins, toute personne susceptible de détenir un élément explicatif de l'affaire.

Lors du tournage, Jackson filme – bien entendu – en Nouvelle-Zélande, mais surtout, aux véritables lieux de la tragédie : la scène du meurtre a été tournée à l'endroit même où, presque quarante ans plus tôt, Juliet et Pauline ont accompli quelque chose d'irrémédiable.

Pauline Paker (Melanie Lynskey), une jeune fille effacée, fait la connaissance de Juliet Hulme (Kate Winslet), une anglaise fantasque, venue s'installer avec ses parents en Nouvelle-Zélande quelques mois plus tôt. Les deux adolescentes, attirées l'une par l'autre, tissent un lien extrêmement puissant et maintenu par leurs imaginations fertiles qui brodent en permanence un univers fantasmagorique où les deux jeunes filles s'évadent progressivement et de façon irréversible, de la réalité.
Ce qui est au début innocent devient de plus en plus fou, pour devenir malsain et morbide.


Juliet Hulme et Pauline Parker proviennent de deux environnements distincts : l'une est née dans une famille aisée, où la distance parent-enfant est de mise, alors que l'autre souffre d'une impression d'étouffement dans son entourage, constitué de ses parents et de personnes qui cohabitent avec sa famille. Leur rencontre, sur les bancs de l'école, prend son essor lorsqu'elles comprennent qu'elles partagent les mêmes envies, les mêmes peurs, les mêmes délires. Juliet est douée pour l'écriture (d'ailleurs, elle est connue aujourd'hui sous le nom d'Anne Perry et a déjà été publiée à maintes reprises), pour le modelage de figures en pâte à modeler, et Pauline, elle, brille par son imagination débordante.
Le problème des deux jeunes filles est assez simple : elles se détachent de la réalité, refusent de vivre hors de leur fantasmes.


La psychose est définie dans un premier temps, par E. Feuchterleben comme « l'ensemble des troubles mentaux graves qui affectent le sens de la réalité et dont le caractère morbide n'est pas reconnu par le malade ». Peu après les développements de la psychanalyse, on définit la psychose par opposition à la névrose, comme « mode d'organisation de l'activité mentale caractérisé par un déni de la réalité, un repli narcissique de la libido (...), des mécanismes spécifiques de défense contre les conflits intrapsychiques qui en dépendent (projection, clivage)... ».
La projection, est un mécanisme de défense psychologique, mis inconsciemment en action par une personne, comme suit : la personne projette ses sentiments, des choses qu'elle considère comme inconcevable sur quelqu'un d'autre.
Le clivage, est une séparation en deux de la personnalité du psychotique : il y a une partie qui considère la réalité, et l'autre qui l'ignore (puisque sujette aux délires hallucinatoires) ; ces deux parties ne « communiquent » pas entre elles, ce qui signifie que les deux personnalités du sujet peuvent s'exprimer dans une conversation, en abordant un thème quelconque.

Dans le cas de Juliet Hulme et de Pauline Parker, il est certain qu'il s'agit d'une psychose. Leur détachement de la réalité, est tel qu'elles en oublient les conventions, les normes sociales, les obligations. Le principe de plaisir triomphe, écrasant le principe de réalité dans le psychisme de ces demoiselles.
La projection est présente, et souvent, sur les parents. Mais également sur le monde de Borovnia, que les jeunes filles imaginent avec tellement de foi qu'il devient pour ainsi dire la seule réalité qu'elles connaissent. Le clivage est un mécanisme que Juliet apprivoise notamment par son père (qui n'assume pas la relation bizarroïde de sa fille avec Pauline).

Heavenly Creatures aborde également d'autres sujets, comme l'homosexualité ; le père de Juliet est persuadé, en les observant, que Pauline est homosexuelle et amoureuse de sa fille. Les parents de Pauline vont même consulter un médecin qui leur dit que leur fille est homosexuelle. A l'époque, l'homosexualité était reconnue comme une maladie en Nouvelle-Zélande. Certains gestes que les filles ont entre elles sonnent comme des manifestations d'une homosexualité latente (prendre des bains ensemble, etc), mais malgré cela, Pauline a des relations sexuelles avec un homme (bien qu'elle passe le temps du coït à fantasmer sur Borovnia et Juliet). Il y a plus de moments de complicité, et de relation platonique que de passage à l'acte à proprement parler. Jackson et Walsh n'ont que faiblement évoqué ce sujet, sans doute à cause de la portée qu'il pourrait avoir (le film est sorti en 1994, et même si l'homosexualité n'était plus considérée comme une maladie à ce moment-là, il fallait toujours prendre avec des pincettes un sujet pareil).

C'est dans ce film que Kate Winslet épouse son premier vrai rôle, comme Melanie Lynskey. Les deux jeunes femmes brillent dans leurs interprétations : Kate Winslet agit avec folie, représente le pôle extraverti du duo tandis que Melanie Lynskey est le calme, l'introversion. Les deux actrices vont bien ensemble, leur couple est relativement plausible. La première scène du film représente bien ce qui va se dérouler sous les yeux des spectateurs : Juliet court, en tête, et Pauline la suit, dans les bois. Toutes deux sont couvertes de sang, et semblent déboussolées, leurs esprits sont en désordre total. Elles hurlent, soit par nervosité, soit parce que le clivage fonctionne et qu'elles se rendent compte de ce qui vient de se passer. C'est le chaos le plus total.
Juliet est toujours en tête, c'est elle qui mène Pauline, parfois consciemment, parfois inconsciemment. Pauline boit les paroles, les actes de Juliet avec la ferveur d'une croyante. Pauline est sans doute amoureuse de Juliet. Mais Juliet, elle n'est amoureuse que d'elle-même, que de sa fausse réalité, même si elle tient énormément à Pauline. Kate Winslet interprète magnifiquement ce contraste d'amour/attachement, se rendant fondamentalement nécessaire à Melanie Lynskey.


En une heure quarante, Jackson plonge le spectateur dans une histoire sordide, en se basant principalement sur l'établissement, et le développement de l'amitié entre les deux adolescentes jusqu'à la catastrophe finale. La relation entre les deux jeunes femmes glace d'effroi même les plus téméraires : il est étonnant de voir jusqu'où leur maladie mentale peut aller, repoussant les limites du malsain. Heavenly Creatures a eu son petit succès au box-office, et dans les critiques : que ce soit aux Academy Awards, ou au festival du film de Venise, tout le monde a vu le potentiel du film de Peter Jackson, qui s'appuie sur une réalisation certes banale, mais menée avec brio. Le studio Weta (qui était tout frais à l'époque), s'est même chargé des effets spéciaux du film, qui, apparaissent dans le monde imaginaire des jeunes filles.

Le film de Peter Jackson ne se regarde pas facilement. Le sujet peut sembler inoffensif au premier abord, mais il n'est pas si simple que ça : la psychose devient de plus forte, et les distorsions cognitives des deux adolescentes ne peuvent laisser de marbre, surtout que ces distorsions mènent au meurtre. C'est un film difficile, au sens propre comme au figuré, un film qui se regarde avec des questionnements, qui ne peut se savourer qu'une fois vu en entier, par la réflexion qu'il procure.

Anecdote : un épisode des Simpsons rend hommage au film : Lisa the Drama Queen, l'épisode neuf de la saison vingt.



mercredi 7 avril 2010

mr nobody de jaco van dormael


As long as you don’t choose, everything remains possible


Mr Nobody est un film dont il est extrêmement difficile de parler.

Il est malaisé de le décrire, car, c’est un film diffus, qui expose diverses possibilités, suite à un dilemme cornélien. Contrairement à ce que la bande-annonce prétend, il n’y a pas trois vies possibles, il y en a plus. C’est l’effet papillon : si on dit une phrase de plus, qu’on fait un geste en moins, ou en plus, peu importe, si on change un détail, alors toute la ligne de vie change complètement.

Nemo est un petit garçon, qui, jusqu’ici était heureux avec ses parents. Nemo est persuadé de se souvenir de ce qu’il y avait avant qu’il ne soit avec ses parents, mais aussi, de voir le futur. Un jour, de façon anodine, il prédit l’accident de voiture de son père.

Quelque part, un vieillard de 118 ans est le dernier homme mortel sur Terre, en 2092, dans un univers high tech. On ne sait rien sur lui, si ce n’est qu’il s’appelle Nemo Nobody et qu’il va mourir sous peu. Des gens tentent de l’interviewer pour retracer son parcours.

Il y a le Nemo qui vit avec son père, celui qui vit avec sa mère.

Nemo vit avec Elise, sa femme dépressive. Nemo est malheureux avec Jeanne. Nemo meurt alors qu’il connaît le bonheur avec Anna. Nemo aime Anna, est sûr qu’ils sont faits pour être ensemble, mais elle n’est pas avec lui. Nemo attend Anna.

Comment toutes ces possibilités de vie de Nemo sont-elles arrivées ? Au spectateur de le découvrir, en s’agrippant à son siège en essayant de suivre les tergiversations du scénario et de la caméra de Jaco Van Dormael, qui passe d’un moment à l’autre, ne respectant pas de chronologie véritablement, jonglant avec les émotions, les causes, les faits, les amis, les amours, les emmerdes.

Mr. Nobody est une évolution de Toto le Héros, du point de vue narratif, des décors.

Des tons très colorés, qui rappellent l’enfance de Thomas dans Toto le Héros, des voix-off qui résonnent comme des déjà-vus. Le petit Thomas est extrêmement solitaire, promis à une vie sans éclats, et le petit Nemo, est aussi un personnage singulier, souvent délaissé, isolé du reste du monde à qui il ne donne presque pas d’attentions.

Des symboles récurrents comme l’eau, le feu, les avions, se partagent le gros de l’intrigue des deux films.

Mais le plus gros point commun, c’est le sujet du film : le sens de la vie. Si dans Toto le Héros, le vieux Thomas se dit qu’il est passé à côté de sa vie, qu’il aurait dû agir autrement, Nemo (à tout âge) pense pareil, veut éviter cela ou fait tout pour ne rien regretter à travers ses vies parallèles. Thomas avait l’impression qu’on lui avait volé sa vie, Nemo ne veut pas qu’on lui vole, la chose qui l’effraie le plus, c’est de ne pas avoir vécu assez. Du point de vue des personnages féminins des deux films, autre gros nœud : le cas Alice/Anna.

Dans Toto le Héros, le petit Thomas est amoureux de sa sœur ainée, Alice, une jeune fille espiègle qui meurt tragiquement dans un incendie. Adulte, il fait la connaissance d’une femme, Evelyne, qui ressemble comme deux gouttes d’eau à sa défunte sœur, et s’éprend d’elle, la confond, comme si son destin était d’aimer cette seule et unique personne, Alice. On peut dire qu’Anna est le grand amour de Nemo, la jeune femme se retrouvant toujours dans une des possibilités de vie.

Cette ressemblance avec Toto le Héros est d’autant plus flagrante qu’elle s’éloigne, à d’autres moments à cause de l’époque, les lieux, le côté "vague" de l’intrigue qui déstabilise trop souvent.

Voilà le gros défaut de Mr Nobody : le film est trop long, et jusqu’à la fin, tout est confus, obscur, vaporeux. Même si dès le début, il est commode de comprendre le fin mot de l’histoire, par des atermoiements troublants, les détails restent nébuleux.

Mister Nobody, c’est un délire aux allures psychédéliques, qui conjugue la possibilité d’une autre vie, le désir d’accomplir le sens de la vie qu’on espère, et l’importance de la tournure que prennent certaines relations.


lundi 8 mars 2010

match point woody allen


The man who said "I'd rather be lucky than good" saw deeply into life. People are afraid to face how great a part of life is dependent on luck. It's scary to think so much is out of one's control. There are moments in a match when the ball hits the top of the net, and for a split second, it can either go forward or fall back. With a little luck, it goes forward, and you win. Or maybe it doesn't, and you lose



Match Point s'ouvre avec ce court monologue, qui apparait comme un soliloque, de Chris Wilton (Jonathan Rhys Meyers), ancien tennisman professionnel, reconverti en professeur particulier.
Son installation presque nonchalante à Londres, son admission dans une sorte de country club, sa vie recluse entre ouvrages intellectuels et disques d'opéra, se pimente lors de sa rencontre avec Tom Hewett (Matthew Goode), fils de parents extrêmement riches, vivant une existence cossue, faite d'opéras, de brunchs, de vacances dans la résidence à la campagne.
L'amitié naissante entre les deux jeunes hommes amène Chris à rencontrer la soeur de Tom, Chloe (Emily Mortimer), femme presque parfaite, bien éduquée, sensible, à l'écoute, qui, bien évidemment s'éprend du jeune irlandais ancien tennisman professionnel.
Néanmoins, les choses de compliquent pour Chris lorsqu'il pose les yeux sur Nola Rice (Scarlett Johansson), la fiancée de Tom, somptueuse aspirante comédienne d'origine américaine, qui fait tourner les têtes plus vite que son ombre.

Woody Allen, dans son exil européen, sort Match Point en 2005, qu'il considère d'ailleurs comme un de ses meilleurs films.
En effet, le film a glané, outre diverses récompenses, bon nombre d'avis positifs et satisfaits de ce film qui est tout sauf drôle, construit comme une tragédie shakespearienne, allant du bonheur et de la satisfaction initiale à la perte irrémédiable, touchant de nombreux protagonistes.
Cela dit, c'est avec beaucoup de cynisme que la fin est envisagée, attestant de son identité de "fable noire" sur l'ascension d'un personnage atypique dans un milieu, dont finalement, son coeur veut se défaire, mais pas sa raison – ou sa folie nous pourrions même dire -, le fait d'entrer dans la vie des privilégiés et voulant y rester, étant une certitude.



Chris Wilton est difficile à cerner, dans sa totalité, sa complexité. Il oscille entre deux mondes, celui du compréhensible et celui de l'insondable, en permanence. Sa décision de venir à Londres, n'est jamais sous-entendue, ou même rendue publique. Il s'est purement et simplement retrouvé par chance dans cette ville, c'est le hasard, une aubaine qu'il ait été engagé, qu'il a croisé le chemin des Hewett, et, qu'il a plu à Chloe.
La personnalité de Wilton reste énigmatique : on ne peut deviner ce qu'il va faire, ses motivations sont occultées, on ne sait qu'une chose : il ne tient pas à retourner au stade précédent, celui où l'argent pouvait être un problème, où il fallait compter sur la chance pour avoir un boulot (plaire ou ne pas plaire à un employeur, tandis que dans sa nouvelle vie, son beau-père l'a pistonné), et où aller dans des loges privées à l'opéra relevait du rêve.

I got involved with a woman. Very nice. Family's got nothing but money

Match Point ne consiste pas en une critique de la haute société, il n'y aucun parti pris, même si certaines scènes peuvent y faire penser : lors d'un repas au restaurant, au moment de passer commande, alors que Tom et Chloe n'ont aucun souci à demander des plats, qui, par leurs noms riment avec opulence, Nola est un instant hésitante, et Chris, lui, opte pour un poulet, très simple. C'est alors que les deux enfants de la balle lui font changer sa demande, la forme est plus importante que le fond, il vaut mieux paraître qu'être.
A partir de ce moment, si on fréquente la haute, il faut se plier à ce qu'elle mange, à sa façon de concevoir le monde, ne pas exhiber son passé simple. Beaux vêtements de marque, chauffeur personnel, grand appartement surplombant la Tamise, parties de chasse.



Si Chris Wilton finit comme enchaîné à sa nouvelle condition, ce n'est pas lui qui s'y est englué : Chloé a tissé chaque fil de la toile, encourageant son père à davantage forcer le jeune homme à se sentir redevable, mais sans que la jeune femme s'en rende compte.

Nola est bien sûr similaire à Chris : elle vient du Colorado, sa mère avait des problèmes avec la bouteille, la jeune fille a les pieds sur Terre, a besoin de quelques gouttes d'alcool pour délier sa langue, et même se prêter au jeu de la séduction avec Chris. Chris et Nola sont deux victimes de leur chance, deux pantins qui ne s'en aperçoivent même pas, pour satisfaire un bonheur qui n'est pas directement de leur ressort, malgré eux parfois. Peut-on quand même parler de chance pour eux?
Il est prévisible que ces deux êtres (Chris et Nola) nouent une relation basée sur une Passion sans bornes, que Chris ne vit jamais avec Chloe, même sous une forme atténuée, alors que Nola regorge de sensualité, de désirs insolites et de parties de jambes en l'air avec Tom. Mais la surprise ne réside pas dans les ébats, mais plutôt dans la conclusion de l'histoire, brutale, mais magistrale.

So tell me, what's a beautiful young American ping-pong player doing here mingling among the British upper class?

Woody Allen, très shakespearien dans son scénario, sa réalisation, son histoire, sa présentation de personnages, avait sans doute l'intention d'évoquer à quel point la vie tient parfois à une question de chance, être au bon endroit au bon moment. Un regard sur l'accession à une haute sphère de quelqu'un de presque anonyme, et les conséquences qui en découlent, surtout lorsque le tout est vécu par un homme qui a toujours invoqué son désir d'aller plus loin, de voir plus, persuadé que la vie devait lui apporter mieux.
Match Point est une incitation à l'opéra, à la volupté de Johansson, à l'étrangeté de Rhys Meyers, et à une réflexion sur le poids de la chance dans la vie.

lundi 22 février 2010

the lovely bones

Le retour du Roi Peter Jackson, cinq ans après King Kong, est des plus attendus, car il s'agit de l'adaptation d'un roman d'Alice Sebold, The Lovely Bones, l'histoire d'une adolescente de quatorze ans, violée puis tuée, qui, de son monde parfait, sorte de paradis, aperçoit ce qu'il advient de sa famille, déchirée, en morceaux, et de son assassin, qui n'est autre qu'un voisin.
Peter Jackson, dans une interview, avait confié avoir été ému par cette histoire un peu fantastique, dont il a lui-même signé le scénario, accompagné de ses habituelles coéquipières, Philippa Boyens et Frances Madame Peter Jackson Walsh.

The Lovely Bones, est raconté, du point de vue de son personnage principal, Susie Salmon, une adolescente de quatorze ans, violée et tuée le 6 décembre 1973 par Mr Harvey, un voisin, dans un champ de maïs, à quelques centaines de mètres de leur quartier.
Susie, en mourant, intègre une sorte de pré-paradis ou de purgatoire, sans elfes à cornes et autres démons, si ce ne sont les siens, ceux qu'elle porte en elle depuis le début, relatifs à son assassinat. Ce monde "entre-deux" comporte ce qu'elle veut voir (elle peut le moduler comme elle désire qu'il soit), et un accès visuel à ce qui se passe à l'extérieur, dans la vie, chez les mortels, entre ses parents qui tentent de reconstruire leur vie, de continuer à la chercher, sa soeur qui doit surmonter le tout, l'inspecteur qui se démène dans les pistes évoquées, et enfin, son meurtrier.


S'il est légitime de s'attendre à voir un film intense, empreint d'une violence certaine, il n'en est rien. A part une scène réellement glauque, mêlant horreur, tragédie, et macabre, les deux heures de film se font avec un peu de douleur, beaucoup de mystère, une dose de suspens nécessaire, et, même de l'humour, assuré par Susan Sarandon en grand-mère inoubliable, vivant cigarette dans une main, même deux, et verre d'alcool dans l'autre.
Par certains choix scénaristiques, le viol de Susie n'est nullement explicité du point de vue visuel ou autre. La scène du meurtre est également adoucie, rien n'est vu, mais elle est sous-entendue dans une scène très abstraite, semblant sortie d'une méditation transcendantale, où quelques éléments (boue, sang, baignoire, rasoir) occupent des places symboliques, perdant le spectateur dans une situation d'élaboration du scénario, le laissant à la recherche des éléments qu'on a préféré taire, de l'insoutenable, de l'atrocité (qui reviendront plus tard dans une scène lugubre, horrifique).

La jeune actrice d'origine irlandaise qui incarne Susie, Saoirse Ronan, avait déjà attesté l'étendue de son talent dans Atonement, de Joe Wright sorti en 2007, où son rôle majeur influençait une histoire malchanceuse pour les deux protagonistes principaux. La jeune actrice confirme dans The Lovely Bones qu'elle est à suivre, même si certains plans sur les émotions – trop souvent identiques – qui la traversent sont de trop.
Comme parents, Mark Wahlberg et Rachel Weisz forment un duo qui marche plutôt bien, beaucoup d'alchimie entre les deux acteurs, qui, ont, chacun, quelque chose de fantastique dans leur façon d'aborder leur personnage : la sensibilité de Weisz, et l'acharnement de Wahlberg. L'amour que porte Jack Salmon à sa fille est tel qu'il donne une magnitude d'autant plus forte à l'histoire, renforçant l'identification du spectateur à la situation, définitivement déstabilisant.
Stanley Tucci, lui, est George Harvey, le violeur et assassin de Susie, personnage méthodique, pervers, qui se cache derrière son apparence de gentil vieux divorcé qui construit des maisons de poupées, dévoué, mais toujours discret. Il est le personnage sur lequel on apprend peut-être le plus, central dans l'histoire, dont la cruauté et la faim de pulsions détruisent une vie, voire plus.
Susan Sarandon a un petit rôle, sympathique, qui permet d'éviter de sombrer dans la morosité.

En définitive, c'est un résultat mitigé que livre ce nouveau film de Peter Jackson : le côté esthétique est visuel vaut peut-être de l'or (la vision du "monde" de Susie (son entre-deux) est époustouflante, vibrante de vie, de poésie, et aussi de chagrin et de tristesse), mais quelques mauvais choix du réalisateur et des scénaristes gâchent le plaisir.
D'abord, le trop plein de plans émotionnels. Soyons bien d'accord, The Lovely Bones est un film débordant d'émotions, d'ébranlements, de frissons, mais le fait d'exposer trop longtemps des images presque stéréotypées (parce que trop exploitées dans le film), nuit gravement à la trame.
Ensuite, le rythme s'épuise, s'attardant parfois sur des choses pas fondamentales, qui n'arrivent pas à induire une quelconque nouvelle dynamique, de nouveaux sentiments.
Cela dit, le film peut s'enorgueillir d'avoir de très bons éléments, outre son apparence : un casting à la hauteur, une histoire touchante et prenante, une touche fantasmagorique indétrônable.

The Lovely Bones est donc le retour de Jackson, mûr, quoi qu'un peu brouillé depuis King Kong : il faut dire que privilégier la création d'un univers visuel ne prévalue pas sur un scénario et une réalisation impeccables. Néanmoins, ce nouvel opus est tout de même à voir.